by Olivier Ertzscheid
On sait :
- ce qu'ils sont : "Un site de réseau social est une
catégorie de site web avec des profils d'utilisateurs, des commentaires publics
semi-persistants sur chaque profil, et un réseau social public naviguable
("traversable") affiché en lien direct avec chaque profil individuel."
(Danah
Boyd)
- que 2003 est la date clé de l'explosion de ces réseaux
avec le lancement (entre autres) de MySpace, Friendster et LinkedIn (même si
dès 1988 AOL disposait déjà de la notion de "profils publics" accessibles selon
différents centres d'intérêt) (Via le Wiki
Public de Danah Boyd sur l'histoire et la constitution des réseaux
sociaux)
- que les jeunes en raffolent. D'après une récente étude,
"96 % des adolescents américains participent à un réseau social au moins
une fois au cours d'une semaine. Les filles y seraient d'ailleurs plus
nombreuses que les garçons." (Via
Technaute)
- qu'ils reproduisent les schémas sociaux habituels. A
chaque "classe" son réseau social. tels les Jets et les Sharks de WestSide
Story, des réseaux sociaux initialement "élitistes" (Facebook était au départ
destiné aux étudiants de Harvard) "recrutent naturellement" du côté des classes
moyennes et au-delà, pendant que MySpace tant sur la forme (l'habillage du
site) que sur le fond (son public) agrège naturellement un public plus
"underground", moins "bourgeois", plus "large" et plus "jeune". (Via InternetActu se faisant l'écho de
cette étude de Danah Boyd). En
complément, ce serait près de 85% des tennagers qui seraient inscrits sur
MySPace contre seulement 7% sur Facebook. (Via ZDNet)
- que les gens participent peu. Plus exactement que très peu
de gens participent beaucoup et que beaucoup de gens participent très peu.
Comment le sait-on ? (Via Le Semeur) en croisant le fait
que 35% desi
nternautes américains publient des contenus en ligne avec la règle des 1% (2/3 des contenus
produits proviennent de 1% des utilisateurs actifs). Dès lors, l'échelle
de participation globale de l'ensemble des réseaux sociaux disponibles est
probablement déployée sur le modèle de la longue traîne, avec énormément de
participants "étalés" en fin de traîne, dans des réseaux sociaux "de
niche".
- que la monétisation des services est leur modèle
économique. (Via Toile-Filante)
Beaucoup d'entre eux proposent un modèle d'intéressement aux acteurs, via
différentes modalités de rétribution financière, et ce quel que soit le "coeur
de média" (vidéo, son, image, "contacts" ...) du réseau concerné. Parmi les
principaux modèles de rétribution on citera :
- celui, bottom-up, de la prime à
l'accès, ou de la prime au vote : vous touchez de l'argent si votre média
(texte, article, vidéo, photo, etc) arrive en page d'accueil du site ou est
parmi les plus téléchargés/accédés/votés. Le modèle du genre et le plus
emblématique est YouTube qui "a décidé de partager ses recettes
publicitaires avec les “top users” sélectionnés dans la liste “most
subscribed”." (Via Martin
Lessard)
- celui, top-down, du reversement par le site "hôte" d'une partie des gains
générés via une régie de type "Google Adsense".
- celui, "middle-middle" (??) qui propose
une rémunération moins importante à plus de monde via un certain nombre de
palliers
- celui enfin, beaucoup plus classique et éditorialisé du "pigiste-citoyen",
tel CitizenBay ou OhMyNews : vous écrivez un article,
soumettez une "news" et si elle est sélectionnée, vous êtes payé.
- qu'il faut distinguer entre réseaux généralistes et réseaux
spécialisés. Le site Techcrunch en propose la
définition suivante : "un réseau social généraliste a pour première
vocation de rester en contact, un réseau social spécialisé repose sur un
intérêt commun." On pourrait donc ici calquer sur cette analyse la
dichotomie souvent présente au coeur des pratiques de gestion de la
connaissance (Knowledge Management) distinguant entre communauté de pratique
(réseaux spécialisés tels LibraryThing) et communauté d'intérêt (réseaux
généralistes). Et que les réseaux spécialisés peuvent eux-mêmes êtres scindés
entre réseaux sociaux spécialisés "à large spectre" (LibraryThing) et réseaux
spécialisés "de
niche". Sur ces derniers, voir notamment l'ensemble des
billets de Fred Cavazza sur la question.

- Que côté chiffres, "MySpace demeure le leader avec
quelques 180 millions d’utilisateurs, là où FaceBook n’arriverait pour
l’instant qu’à une quarantaine." (Via InternetActu)
- Qu'il y a probablement quelque chose de culturel dans leur logique de
déploiement et d'adoption à l'échelle de la planète connectée, comme le montre
cette carte. (Via
Francis Pisani)

- Que la privauté de ces espaces publics ou semi-publics pose
problème. Comme l'analyse Danah Boyd (encore ...) dans cet article
(.pdf), 4
paramètres contribuent particulièrement à la confusion entre espace public et
espace privé :
- la persistance : ce que vous dîtes à 15 ans sera encore accessible quand
vous en aurez 30 ...
- la "searchability" (littéralement, capacité à être recherche/retrouvé) :
avant les réseaux sociaux, votre mère ne pouvait pas savoir où vous étiez en
train de faire la fête avec vos amis ou ce que vous pensiez d'elle. Maintenant
... c'est possible.
- la "reproductibilité" : ce que vous avez
dit/publié/posté/photographié/filmé peut être recopié et replacé dans un
univers de discours totalement différent.
- les "audiences invisibles" : la médiation particulière que constituent ces
réseaux sociaux et la conjugaison des trois critères précédemment cités fait
que la majorité des publics/destinataires est absente au moment même de la
médiation (= la transmission du message = par exemple, la publication d'un
message texte),créant ainsi un effet non pas simplement de voyeurisme mais une
temporalité numérique particulière.
- que le paradoxe des
"réseaux sociaux privés" (en gros : on utilise des réseaux sociaux en y
déversant avec impudeur nombre de données très personnelles et on réclame en
même temps un droit à une "privauté" qui apparaît comme nécessairement
antagoniste ou contradictoire avec la nature du service offert.) peut pour une
bonne part s'expliquer par les 4 critères listés précédemment. Et pour faire
plaisir à Manuel Z. (du collectif des opposants à l'identité numérique;-), je
crois que la problématisation liée à l'illusion de privauté des espaces
numériques publics ou semi-publics est effectivement plus riche que celle de la
"simple" identité numérique.
- qu'ils constituent un écosystème de recommandations croisées
nécessaire au développement pérenne d'une économie de l'accès. A moyen
terme, ces réseaux sociaux pourraient n'être que le premier étage, la base de
plus en plus large et stratifiée d'une économie globale de l'attention ou de
l'accès, laquelle ne pourra parvenir à monétiser confortablement l'ensemble des
services lancés qu'au prix d'un maillage suffisant de ce premier étage, celui
d'un écosystème de recommandations croisées. En d'autres termes, (la stratégie
de) l'adressage - au sens littéral des carnets d'adresse
que permettent de partager nombre de réseaux sociaux - est la
clé (de l'économie) de l'accès.
Et puis surtout, grâce à cette carte, on sait
où ils sont
(Via
Serial Mapper)

Comment cela ? Vous en voulez encore
?!??
Je vous conseille également l'ouvrage su sociologue Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux
sociaux, qui date un peu (2004) mais permet de bien resituer d'importantes
problématiques avec comme horizon d'analyse le débat concernant le fait que ces
réseaux sociaux pourraient constituer, ou non, "un nouveau paradigme
sociologique, une « troisième voie » théorique entre le holisme et
l’individidualisme sociologique."
Il me semble aujourd'hui en tout cas incontestable que l'essor et les
modalités de déploiement et d'adoption de ces réseaux attestent que la
prochaine grande collection documentaire vécue comme utopie motrice, sera celle
de la collection des individualités humaines. Et que face à cet enjeu, les
sciences de l'information et de la communication d'une part, et la sociologie
et la psychologie sociale d'autre part, ont entre leurs mains de bien beaux
terrains d'analyse.
Il faudra également faire preuve de vigilance si l'on ne veut pas que
l'explosion sociologiquement passionnante des usages du "Lifelogging" (le lifelogging désigne
"notre intimité augmentée
d’information : ce sont là nos objets et nos actions qui sont enregistrés,
disponibles et qu’on peut analyser et monitorer à distance") ne bascule pas
dangeureusement vers un "lifemarketing" ou un "lifeprofiling" reposant entre
les mains de quelques multinationales.
source: affordance